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Vivre en Irlande

Les changelings et le petit peuple des fées d'Irlande

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Les changelings et le petit peuple des fées d'Irlande

Le changeling est, dans le folklore d'Irlande, l'enfant qu'une fée irlandaise aurait volé au berceau pour laisser à sa place un double malingre, un vieil être du petit peuple ou une bûche ensorcelée. Cette croyance irlandaise reste vivace dans les campagnes jusqu'à la fin du XIXe siècle.

Le changelin en trois traits

Qui enlève l'enfant ?
Les aos sí, habitants mystérieux des collines féeriques que la mythologie irlandaise fait descendre des Tuatha Dé Danann.
Qui reste au berceau ?
Un enfant de fée chétif, une fée très âgée ou un morceau de bois enchanté qui dépérit en quelques jours.
Comment s'en garder ?
Le fer, le sel, un vêtement retourné et une grande prudence envers les compliments faits au nourrisson.

Fée irlandaise : du peuple divin aux aos sí des collines

La fée irlandaise n'a rien de la petite créature ailée des livres d'images. Dans la mythologie irlandaise, elle descend des Tuatha Dé Danann, le peuple divin de la déesse Danu qui gouverne l'île avant l'arrivée des Milésiens. Le Lebor Gabála Érenn, le Livre des invasions compilé au XIe siècle, raconte comment ces dieux vaincus se retirent sous les tertres et les collines, les sídhe (souvent écrits sidhe dans les textes anglais). Leurs descendants deviennent les aos sí, littéralement « le peuple des tertres ».

Ce passage du panthéon au monde souterrain explique la double nature des fées d'Irlande : elles gardent la beauté et les pouvoirs des anciens dieux, comme le Dagda, dieu druide et guerrier, mais vivent désormais à côté des hommes, dans un monde parallèle dont l'entrée se cache sous un fort circulaire ou une aubépine isolée. Par prudence, les paysans évitaient de les nommer et parlaient des « bons voisins », du « petit peuple » ou des « gens de là-bas ». La taille de ces êtres varie selon les récits : certains ont une stature humaine, d'autres une petite taille, et tous changent d'apparence à volonté. Cette ambiguïté, entre dieux déchus et voisins inquiétants, traverse tout le folklore irlandais.

Les aos sí ont leurs rois et leurs cours. Finvarra, roi des fées du Connacht, tient la sienne sous la colline de Knockma, près de Tuam, et la légende lui prête l'enlèvement de jeunes mariées. Les cercles de champignons qui poussent dans l'herbe, appelés cercles de fées, marquent les lieux où la cour danse la nuit : qui entre dans un cercle risque d'y danser jusqu'à l'épuisement, et les fermiers ne fauchent jamais un tel cercle. Les cercles de pierres et les tombes à couloir passent eux aussi pour des portes vers l'autre monde. Les traducteurs français rendent parfois ces êtres par lutin ou par elfe, deux mots qui les rapetissent : le lutin des contes de France et l'elfe germanique n'ont ni la noblesse ni la dangerosité des aos sí.

Le changeling, un échange au berceau

Le changeling désigne l'être laissé par les fées en échange d'un nourrisson qu'elles emportent. La version la plus répandue en Irlande veut que les aos sí, attachés à la beauté et à la vigueur, échangent l'un de leurs propres enfants, faible ou difforme, contre un nourrisson humain robuste. D'autres histoires laissent dans le berceau une fée très âgée, venue finir ses jours au chaud et nourrie par une mère qui ne se doute de rien. Une troisième variante parle d'un simple morceau de bois enchanté, le « stock », qui imite le bébé puis semble mourir quelques jours plus tard.

Les enfants ne sont pas seuls visés. Les récits irlandais évoquent aussi des jeunes mères enlevées après l'accouchement pour servir de nourrices sous les collines, et des jeunes mariées emportées le soir de leurs noces. Le folklore populaire attribue ces rapts au besoin qu'ont les fées de sang humain neuf pour renforcer leur lignée. Le mot français changelin, emprunté à l'anglais, désigne le même être ; on le croise surtout dans les traductions et les ouvrages sur la mythologie celtique.

Comment reconnaître un changeling d'après les récits ?

Un changeling se reconnaît d'abord à un enfant qui change brusquement. Le nourrisson souriant devient irritable, crie jour et nuit, mange avec un appétit insatiable sans prendre de poids et cesse de grandir. Les récits lui prêtent un visage ridé, des yeux sombres de vieillard et un regard trop sage pour son âge.

  • une humeur sombre et des pleurs que rien n'apaise ;
  • un corps maigre malgré une faim sans fin ;
  • des talents inattendus, comme jouer de la cornemuse quand la maison est vide ;
  • une joie mauvaise devant les malheurs du foyer.

Le test le plus célèbre est celui des coquilles d'œufs, rapporté par Thomas Crofton Croker, né à Cork, dans ses Fairy Legends and Traditions of the South of Ireland (1825). La mère fait mine de brasser de la bière dans des coquilles ; le changeling, piqué de curiosité, s'exclame qu'en un si grand nombre d'années il n'a jamais rien vu de pareil, trahissant son âge véritable. Démasqué, il s'enfuit et l'enfant humain revient. Les mêmes récits recommandent de soigner le double avec douceur, car un changeling maltraité expose le bébé volé à la vengeance des fées.

Fer, sel et vêtement retourné : se tenir à l'écart du petit peuple

Le petit peuple redoute le fer, et la plupart des protections irlandaises reposent sur ce métal. Des ciseaux ouverts posés sur le berceau, une épingle piquée dans les langes ou une pince de cheminée en croix au-dessus du lit gardaient le nourrisson. Les parents disposaient aussi du sel, de l'eau bénite ou un vêtement du père retourné sur l'enfant pour brouiller les pistes.

Les mots comptaient autant que les objets. Complimenter un bébé sans ajouter « Dieu le bénisse » revenait à le signaler aux fées, qui convoitent ce qu'on admire. Dans plusieurs comtés, les familles habillaient leurs petits garçons en robe jusqu'à cinq ou six ans : les fées, dit-on, préféraient les garçons et ne s'intéressaient pas aux filles. Les veillées autour du foyer transmettaient ces règles d'une génération à la suivante, par la seule tradition orale.

Le changelin en mythologie, trois énigmes du récit

Qu'est-ce qu'un changelin en mythologie ?

Un changelin est, dans la mythologie celtique et le folklore anglais comme irlandais, l'être que les fées substituent à un enfant enlevé : un enfant de fée, une fée âgée ou un objet enchanté qui prend l'apparence du bébé.

Pourquoi les fées irlandaises volaient-elles des enfants ?

Les fées irlandaises volaient des enfants pour renouveler leur peuple avec du sang humain vigoureux et se débarrasser de leurs propres enfants malades. Les récits leur prêtent aussi le goût de la beauté et de la musique humaines.

Le changeling est-il une fée ?

Le changeling est presque toujours un membre du peuple des fées, jeune ou très vieux. Seule la variante du bois enchanté en fait un simple objet animé par la magie des aos sí.

Bridget Cleary, 1895 : quand la croyance tue

L'affaire Bridget Cleary montre que la croyance aux changelings n'appartient pas qu'aux contes. En mars 1895, à Ballyvadlea, dans le comté de Tipperary, cette couturière de 26 ans tombe malade. Son mari, Michael Cleary, se persuade que les fées l'ont emportée et laissé une remplaçante dans le lit conjugal. Après plusieurs jours de rites censés chasser l'intruse, il la brûle dans la cuisine de leur maison. Le procès qui suit le condamne pour homicide involontaire.

L'historienne Angela Bourke a reconstitué l'affaire dans The Burning of Bridget Cleary (1999). Elle y lit la collision entre la culture irlandaise rurale, encore pétrie de récits du petit peuple, et une Irlande qui se modernise. Les enfants du Tipperary chantaient longtemps après une comptine qui demandait si Bridget était sorcière, fée ou femme de Michael Cleary. Les historiens rapprochent aussi le mythe du changeling des maladies infantiles que la médecine de l'époque ne savait ni nommer ni soigner : le récit offrait une explication à des familles démunies.

Leprechaun, banshee, púca : les autres visages de la fée irlandaise

La fée irlandaise prend bien d'autres formes que le voleur d'enfants. Chaque figure a son domaine, et plusieurs voisinent avec le changeling dans les mêmes recueils de contes.

FigureNom irlandaisRôle dans les récits
Leprechaunleipreacháncordonnier solitaire, gardien d'un trésor qu'il ne cède jamais
Bansheebean sífemme des tertres dont la plainte annonce une mort dans la famille
Púcapúcamétamorphe, souvent cheval noir, maître des nuits de novembre
Dullahandúlacháncavalier sans tête qui appelle le mourant par son nom
Merrowmurúchêtre de la mer qui épouse parfois un pêcheur
Changelingsíofradouble laissé au berceau en échange de l'enfant volé

Le dullahan, le plus sinistre de cette galerie, a son propre portrait dans l'article sur les Dullahans, cavaliers sans tête. La banshee, elle, ne suit que certaines vieilles familles, celles dont le nom commence par « Ó » ou « Mac » selon la tradition.

Des conteurs aux écrivains : la fée irlandaise dans la culture populaire

La fée irlandaise est passée des veillées aux bibliothèques grâce aux collecteurs du XIXe siècle. Après Crofton Croker, William Butler Yeats, né à Dublin, publie en 1888 Fairy and Folk Tales of the Irish Peasantry, et son poème The Stolen Child donne la parole aux fées qui attirent un enfant loin d'un monde « plein de larmes ». Lady Gregory poursuit cette collecte dans le comté de Galway. Plus tôt, le pasteur écossais Robert Kirk décrivait en 1691 ce même peuple invisible dans The Secret Commonwealth, texte que Walter Scott fait éditer en 1815.

Le changeling traverse aussi la littérature anglaise : chez William Shakespeare, Titania et Obéron se disputent un enfant volé dans Le Songe d'une nuit d'été. Au fil du temps, la fée perd sa part d'ombre : Peter Pan, la fée à baguette magique de la Belle au bois dormant ou les photographies de Cottingley défendues par Arthur Conan Doyle en 1922 l'adoucissent. Les ouvrages de Katharine Mary Briggs (A Dictionary of Fairies, 1976), l'album Faeries de Brian Froud et Alan Lee (1978), puis La Grande Encyclopédie des fées de Pierre Dubois et les travaux du médiéviste Claude Lecouteux rendent sa complexité à la créature, des dames blanches aux fées voleuses. La musique traditionnelle garde enfin des airs dits « de fées », que l'on joue encore au violon et au bodhrán, le tambour sur cadre dans les sessions de pub.

Arbres à fées et forts féeriques, une croyance encore visible en Irlande

En Irlande, la fée laisse aujourd'hui sa trace surtout dans le paysage. Un arbre à fée se reconnaît à une aubépine isolée au milieu d'un champ ou sur un ancien fort circulaire, que l'agriculteur contourne avec sa charrue plutôt que de l'abattre : couper l'arbre, c'est s'attirer la colère du petit peuple. Des milliers de ces forts, les raths, parsèment encore les campagnes, souvent intacts depuis des siècles.

En 1999, le conteur Eddie Lenihan alerte la presse sur une aubépine de Latoon, dans le comté de Clare, menacée par le tracé de la route N18 ; l'arbre reste debout et le chantier fait le tour du buisson. Cette histoire résume le poids de la croyance populaire dans la culture irlandaise contemporaine : peu de gens disent croire aux fées, mais beaucoup préfèrent ne pas les défier. Pour suivre d'autres figures du merveilleux, la rubrique légendes et folklore d'Irlande rassemble les récits du site, des héros de l'Ulster aux créatures des lacs. Certaines pratiques néopaïennes, comme la faery wicca, revendiquent aussi cet héritage, avec une lecture moderne éloignée des contes paysans.

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