La harpe, emblème de l'Irlande depuis près de cinq siècles

La harpe irlandaise, ou cláirseach, est l'emblème officiel de l'Irlande : elle orne les armoiries de l'État, les pièces en euro et le passeport. Cette harpe celtique à cordes de métal, jouée dès le haut Moyen Âge, a traversé les siècles alors que ses derniers maîtres disparaissaient au XIXe siècle.
- Modèle du symbole national : la harpe dite de Brian Boru, conservée au Trinity College de Dublin.
- Instrument d'origine : cordes en laiton pincées avec les ongles, répertoire transmis de maître à élève, sans partition.
- Depuis 2019, la pratique de la harpe en Irlande figure au patrimoine culturel immatériel de l'UNESCO.
D'où vient la harpe irlandaise ?
La harpe irlandaise apparaît dans les sources au haut Moyen Âge : des sculptures de croix de pierre et des manuscrits la montrent dès les IXe et Xe siècles. Elle prend ensuite une forme propre à l'Irlande et à l'Écosse gaélique, avec une caisse de résonance taillée dans un seul bloc de saule, un cadre massif et des cordes de métal. Les Irlandais l'appellent cláirseach, les Écossais clàrsach, et l'anglais parle d'Irish harp ou de wire-strung harp.
Dans la société gaélique, le harpiste occupe un rang élevé. Chaque grande famille entretient le sien, qui accompagne le poète, joue lors des banquets et voyage d'une cour à l'autre. La musique se transmet par tradition orale : aucun harpiste de cette époque ne lit de partition, et le répertoire vit dans la mémoire des maîtres et de leurs élèves.
Le plus célèbre exemplaire ancien porte le nom de Brian Boru, roi d'Irlande mort à la bataille de Clontarf en 1014. La légende le lui attribue, mais les spécialistes datent l'instrument du XIVe ou du XVe siècle. Exposée dans la Long Room de la bibliothèque du Trinity College de Dublin, cette harpe sert de modèle au symbole officiel de l'Irlande.
La harpe, un emblème national avant l'indépendance
La harpe devient un emblème de l'Irlande bien avant la création de l'État irlandais, et son histoire se confond avec celle de l'identité et de la culture irlandaises. Dès les années 1530, sous Henri VIII, elle apparaît sur les pièces frappées pour l'Irlande. À partir de 1603, Jacques Ier, roi d'Angleterre et d'Écosse, l'intègre aux armoiries royales du Royaume, où un quartier à la harpe d'or sur fond bleu représente l'île aux côtés de l'Angleterre et de l'Écosse.
À la fin du XVIIIe siècle, le mouvement des Irlandais unis retourne cette image contre la Couronne : sa harpe verte s'accompagne de la devise « It is new strung and shall be heard », une harpe que l'on vient de recorder et que l'on entendra. Au XIXe siècle, les nationalistes brodent une harpe d'or sur un drapeau vert, couleur longtemps associée à l'île avant que le tricolore vert, blanc et orange ne s'impose.
Où voit-on la harpe aujourd'hui en Irlande ?
La harpe d'or sur fond bleu reste les armoiries officielles de l'Irlande. On la retrouve sur le sceau du président, sur la couverture du passeport, sur les documents des ministères et sur la face nationale des pièces en euro frappées à Dublin, en circulation depuis 2002. Le pavillon de beaupré des navires de la marine irlandaise, vert avec une harpe d'or, la porte aussi : on la voit à la proue des patrouilleurs, en navigation comme au port.
Deux marques privées l'ont adoptée. Guinness dépose sa harpe en 1876, bien avant l'indépendance ; quand l'État choisit son emblème, il retient une harpe tournée dans l'autre sens pour éviter toute confusion avec la bière de Dublin. L'utilisation de l'emblème officiel par une entreprise reste encadrée, alors que l'usage commercial de la harpe en général demeure libre. La compagnie aérienne Ryanair arbore elle aussi une harpe stylisée sur la dérive de ses avions, signe que l'image dépasse le seul cadre officiel.
Le déclin et la renaissance de la harpe en Irlande
Le monde gaélique s'effondre au XVIIe siècle : les grandes familles perdent leurs terres et les harpistes leurs protecteurs. Beaucoup deviennent itinérants. Turlough O'Carolan (1670-1738), harpiste aveugle, compose plus de deux cents airs en voyageant de maison en maison ; plusieurs restent joués dans la musique traditionnelle irlandaise des pubs et des sessions.
En juillet 1792, le festival de harpe de Belfast réunit une dizaine de musiciens âgés, derniers héritiers de cet art. Le jeune organiste Edward Bunting note leurs airs et publie ensuite plusieurs volumes de sa collection d'airs anciens : sans lui, une grande part du répertoire serait perdue. Une société de harpe ouvre à Belfast en 1808 pour former de jeunes musiciens, mais la technique ancienne aux ongles s'éteint au cours du XIXe siècle.
La renaissance de la harpe passe alors par un nouvel instrument. Le facteur dublinois John Egan construit vers 1820 une version plus légère, montée en boyau, ancêtre de la harpe celtique actuelle. Le XXe siècle relance le jeu, et des musiciens reconstruisent aujourd'hui des harpes à cordes de métal d'après les modèles anciens.
Harpe irlandaise et harpe celtique, quelle différence ?
La harpe irlandaise ancienne et la harpe celtique moderne ne désignent pas le même instrument, même si le langage courant les confond. La première porte des cordes en laiton ou en bronze, se joue avec les ongles et sonne longtemps, ce qui demande d'étouffer les notes. La seconde, appelée aussi harpe à leviers et que l'anglais nomme celtic harp ou lever harp, porte des cordes en nylon ou en boyau pincées avec la pulpe des doigts.
| Type de harpe | Cordes | Technique de jeu | Altérations |
|---|---|---|---|
| Cláirseach ancienne | laiton ou bronze | ongles, notes étouffées à la main | accordage fixe, changé entre deux airs |
| Harpe celtique à leviers | nylon ou boyau | pulpe des doigts | leviers qui montent une corde d'un demi-ton |
| Harpe classique à pédales | boyau, nylon et métal filé, 47 cordes | pulpe des doigts | sept pédales, toutes les tonalités |
Le pays de Galles possède sa propre tradition avec la harpe triple, à trois rangées de cordes. En Bretagne, où la harpe se dit telenn, la harpe celtique renaît après 1950 grâce à Jord Cochevelou, qui fabrique un instrument pour son fils Alan Stivell. L'album Renaissance de la harpe celtique, qu'Alan Stivell publie en 1971, fait connaître ce son bien au-delà de la musique bretonne. Sur scène, Alan Stivell associe ensuite la harpe aux guitares électriques et ouvre la voie au folk celtique ; des harpistes comme Nolwenn Arzel prolongent aujourd'hui ce répertoire.
Harpe irlandaise : les questions des curieux et des futurs harpistes
La harpe est-elle vraiment le symbole officiel de l'Irlande ?
La harpe est bien l'emblème officiel de l'État irlandais, et non le trèfle. Le trèfle reste un symbole populaire associé à saint Patrick, mais seuls les armoiries à la harpe d'or sur fond bleu et le sceau présidentiel engagent l'État.
Peut-on apprendre la harpe irlandaise adulte ?
L'apprentissage de la harpe à leviers convient aux adultes débutants : l'instrument est plus petit et plus léger qu'une harpe de concert, et les premiers airs traditionnels viennent vite. La pratique de la harpe ancienne à cordes de métal reste plus rare et se transmet surtout lors de stages et d'écoles d'été en Irlande.
Qu'est-ce qui fait varier le prix d'une harpe celtique ?
Le prix d'une harpe celtique dépend du nombre de cordes, de l'essence du bois, du nombre de leviers (sur quelques cordes ou sur toutes) et du mode de fabrication, en atelier de luthier ou en série. Le matériel fourni, accordage et sac de transport, s'ajoute parfois au devis : mieux vaut essayer plusieurs modèles chez un facteur avant de choisir.
Écouter et voir la harpe lors d'un séjour
Un voyage en Irlande permet de voir la harpe sous toutes ses formes. À Dublin, la harpe de Brian Boru se visite avec le Livre de Kells, dans la bibliothèque du Trinity College. Les festivals de musique et les sessions des pubs donnent l'occasion d'entendre des harpistes, souvent aux côtés du violon et de la flûte. Pour préparer une sortie, le calendrier des événements en Irlande recense les rendez-vous musicaux de l'année.
En décembre 2019, le Comité intergouvernemental de la Convention de 2003 pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel décide d'inscrire la pratique de la harpe irlandaise, « Irish harping », sur la Liste représentative de l'UNESCO. Le dossier, porté par la République d'Irlande, prévoit le renforcement des écoles et des archives sonores. Cette convention, que la France applique aussi, sert de référence aux États qui protègent une pratique vivante plutôt qu'un monument. L'élément inscrit souligne surtout la transmission de cet art : écoles, ensembles et musiciens professionnels font entendre un instrument que l'Irlande garde sur ses pièces et dans sa musique. Les plateformes de vidéo regorgent d'enregistrements d'airs de Carolan joués sur harpe à cordes de métal, un bon moyen d'entendre la différence avec la harpe à leviers.



