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Vivre en Irlande

Musique traditionnelle irlandaise, des harpistes aux sessions de pub

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Musique traditionnelle irlandaise, des harpistes aux sessions de pub

Transmise d'oreille en oreille bien avant d'être notée, la musique irlandaise traditionnelle réunit morceaux de danse, chant traditionnel sean-nós et harpe ancienne. Son histoire suit celle de l'Irlande et des musiciens irlandais : Grande Famine, exil à New York, puis renouveau porté par un groupe comme The Chieftains.

Reels, jigs et hornpipes forment l'essentiel du répertoire irlandais, joué en enchaînements de deux ou trois morceaux lors des sessions de pub. Les musiciens apprennent avant tout à l'oreille, et chaque région d'Irlande garde sa couleur : Clare, Sliabh Luachra, Donegal, East Galway.

La harpe irlandaise (2019) et le jeu de l'uilleann pipe (2017) figurent au patrimoine culturel immatériel de l'Unesco.

Une musique de danse fondée sur la transmission orale

La musique irlandaise traditionnelle désigne le répertoire instrumental et chanté que les musiciens d'Irlande se transmettent de génération en génération, surtout par transmission orale. Un violoniste de Clare apprend un reel en l'écoutant jouer par un aîné, le retient, puis le joue à sa façon : la partition, quand elle existe, ne sert que d'aide-mémoire. Cette tradition orale explique pourquoi un même morceau circule sous plusieurs titres et en plusieurs versions d'un comté à l'autre.

La grande majorité des morceaux instrumentaux sont des musiques de danse. Un reel ou une jig compte presque toujours deux parties de huit mesures, chacune jouée deux fois (forme AABB), et le musicien reprend l'ensemble deux ou trois fois avant d'enchaîner sur le morceau suivant. La mélodie se joue à l'unisson : pas d'harmonie écrite, pas de chef, mais des ornements propres à chaque instrument (cuts, rolls, triolets) qui donnent au jeu sa vie.

À côté des morceaux de danse existent les slow airs, mélodies lentes souvent dérivées de chansons, et le chant sean-nós (« à l'ancienne »), interprété a cappella en irlandais, très orné, sans accompagnement. Les compositions des anciens harpistes, enfin, forment un répertoire à part, plus proche de la musique classique de leur époque.

Quelle est l'histoire de la musique irlandaise ?

L'histoire de la musique irlandaise traditionnelle se lit en quatre temps : la cour des harpistes gaéliques, le déclin et les interdits, l'exil, puis le renouveau du XXe siècle. Chacun a laissé sa trace dans le répertoire joué aujourd'hui, et ses origines et influences se croisent plus qu'elles ne se succèdent.

Les harpistes, des cours gaéliques à Turlough O'Carolan

Dans l'Irlande médiévale, le harpiste occupe un rang élevé auprès des seigneurs gaéliques, aux côtés du poète. La harpe irlandaise de cette époque, à cordes de métal, se joue avec les ongles ; la harpe dite de Brian Boru, conservée au Trinity College de Dublin, en donne un exemple et sert de modèle à l'emblème national, visible sur les pièces en euros irlandaises comme sur le sceau du président. Pour comprendre comment la harpe celtique est devenue un symbole national, il faut suivre ce lien entre l'instrument et le pouvoir.

Après la chute de l'aristocratie gaélique au XVIIe siècle, les harpistes perdent leurs protecteurs et deviennent itinérants. Le plus célèbre, Turlough O'Carolan (1670-1738), harpiste aveugle, compose plus de deux cents pièces dédiées à ses hôtes. En juillet 1792, le festival de harpe de Belfast réunit une dizaine de harpistes âgés ; le jeune Edward Bunting y transcrit leurs mélodies, sauvant une part du répertoire au moment où cette pratique s'éteint.

Grande Famine, exil et premiers enregistrements

La Grande Famine (1845-1852) vide les campagnes, là où vivait la musique de danse. Des centaines de milliers d'Irlandais émigrent vers les États-Unis, et les musiciens irlandais emportent leur répertoire à Boston, Chicago ou New York. Francis O'Neill, chef de la police de Chicago né dans le comté de Cork, publie en 1903 O'Neill's Music of Ireland, recueil d'environ 1 850 morceaux collectés auprès de ses compatriotes exilés : il reste une référence pour les joueurs actuels.

Dans les années 1920, des maisons de disques new-yorkaises enregistrent des musiciens immigrés. Le violoniste Michael Coleman, originaire du comté de Sligo, grave des 78 tours qui reviennent en Irlande et changent la manière de jouer de toute une génération : beaucoup de jeunes violonistes copient ses versions note pour note.

Interdits, puis renouveau

En Irlande même, le Dance Halls Act de 1935 encadre les bals et fait reculer les danses de maison, ces soirées dans les cuisines où l'on jouait toute la nuit. La musique se replie alors vers les pubs. Le renouveau s'organise à partir de 1951 avec la fondation de Comhaltas Ceoltóirí Éireann, association qui crée la même saison le Fleadh Cheoil, grand concours national.

Au début des années 1960, le compositeur Seán Ó Riada fonde Ceoltóirí Chualann, un groupe qui arrange la musique de danse pour un ensemble (violon, flûte, uilleann pipes, bodhrán, clavecin). Le joueur de pipes Paddy Moloney en tire The Chieftains en 1962, la même année que la formation des Dubliners. Planxty, avec Christy Moore et Andy Irvine, puis The Bothy Band, ouvrent ensuite la voie aux formations des années 1970, et le spectacle Riverdance, créé à l'entracte de l'Eurovision 1994 à Dublin, fait connaître la musique irlandaise dans le monde entier.

Les instruments de la musique irlandaise

Les instruments de la musique irlandaise traditionnelle ont presque tous une origine extérieure à l'île, mais un style propre. Ces instruments musicaux se combinent librement lors d'une session de musique, sans formation imposée, et de nos jours le moindre jour de marché peut réunir violon, flûte et accordéon autour d'une même table.

Le violon (fiddle)
Instrument le plus répandu. Le violon fiddle est le même que le violon classique ; seuls changent la tenue de l'archet, les ornements et le répertoire.
La flûte irlandaise et le tin whistle
La flûte irlandaise est une flûte en bois à système simple, en ré. Le tin whistle, petit sifflet métallique à six trous, reste le premier instrument de nombreux enfants.
Les uilleann pipes
Cornemuse irlandaise dont le sac est gonflé par un soufflet placé sous le coude (uilleann en irlandais). Ses bourdons et ses régulateurs permettent d'accompagner la mélodie, sur deux octaves.
Le bodhrán
Tambour sur cadre frappé avec une baguette double, popularisé dans les sessions à partir des années 1960.
Accordéon, concertina, banjo, bouzouki
L'accordéon diatonique à boutons domine dans plusieurs comtés, la concertina reste associée à Clare, le banjo ténor vient d'Amérique, et le bouzouki irlandais arrive à la fin des années 1960 avec Johnny Moynihan puis Andy Irvine.
La harpe celtique
Jouée aujourd'hui avec des cordes en nylon et du bout des doigts, elle revient en concert depuis le XXe siècle, souvent pour le répertoire d'O'Carolan.

Reels, jigs, hornpipes : les formes du répertoire

Le répertoire de la musique irlandaise se classe d'abord par type de danse, chacun avec sa mesure et son pas. Un musicien annonce rarement un titre en session ; il lance un reel ou une jig, et les autres suivent dès qu'ils reconnaissent le morceau.

TypeMesureCaractèreMorceau connu
Reel4/4rapide et fluide, le plus jouéThe Silver Spear
Jig (double jig)6/8bondissant, en groupes de trois crochesThe Kesh
Slip jig9/8léger, dansé en soloThe Butterfly
Hornpipe4/4 pointéplus lent que le reel, rythme appuyéThe Harvest Home
Polka2/4vif, typique de Sliabh LuachraBritches Full of Stitches
Slide12/8entraînant, sud-ouest du paysMerrily Kissed the Quaker

Ces formes servent la danse traditionnelle : set dance en quadrille dans les salles de village, danse sean-nós improvisée, et danse en solo des écoles de compétition. Pour voir ce que deviennent ces rythmes sous les pieds, les pas et les figures de la danse irlandaise complètent ce tableau. La valse et la mazurka, venues du continent, se jouent aussi, surtout dans le Donegal.

La musique de danse obéit enfin à des couleurs régionales. Le jeu de Sliabh Luachra, à la frontière de Cork et du Kerry, privilégie polkas et slides ; celui d'East Galway, plus lent et plus sombre ; celui du Donegal, influencé par l'Écosse, tranche par ses coups d'archet secs. Ces nuances se transmettent d'un musicien à l'autre au fil du temps, bien plus que par les livres.

Musique irlandaise connue : les chansons que tout le monde reprend

La musique irlandaise connue du grand public tient surtout à une poignée de chansons irlandaises, chantées dans les pubs du monde entier et à chaque Saint Patrick, le 17 mars. Plusieurs d'entre elles ne sont pas anciennes, et certaines ne sont même pas irlandaises d'origine.

  • Molly Malone : ballade sur une marchande de coques et de moules de Dublin, devenue hymne officieux de la ville, avec sa statue près de Grafton Street.
  • The Wild Rover : chanson à boire reprise en chœur dans tous les pubs irlandais, au refrain frappé dans les mains.
  • Danny Boy : paroles de l'Anglais Frederic Weatherly, posées en 1913 sur la mélodie de la Londonderry Air, recueillie au XIXe siècle en Irlande du Nord.
  • The Fields of Athenry : écrite par Pete St. John en 1979, elle raconte la Grande Famine et accompagne les supporters irlandais.
  • Dirty Old Town : composée en 1949 par l'Anglais Ewan MacColl sur Salford, elle doit sa place au répertoire aux Dubliners puis aux Pogues.
  • Seven Drunken Nights et The Irish Rover : deux succès des Dubliners, le second enregistré avec les Pogues en 1987.

Pour une soirée de Saint Patrick, les meilleures musiques mêlent ces chansons à des reels joués en session : l'ambiance joyeuse vient du rythme de danse plus que des paroles. Les amateurs de voix pourront écouter les albums de chant de Sinéad O'Connor, dont Sean-Nós Nua (2002) revisite des chansons irlandaises anciennes.

Où écouter de la musique traditionnelle en Irlande ?

La musique traditionnelle irlandaise s'écoute d'abord dans les pubs, où des musiciens se retrouvent chaque soir ou chaque semaine pour une session ouverte. Rien n'est programmé à la minute : les joueurs s'assoient autour d'une table, et le public écoute en buvant sa pinte.

  • Dublin : les pubs de Temple Bar affichent des sessions tous les soirs pour les visiteurs ; les habitués préfèrent les quartiers de Smithfield ou de Camden Street, plus proches de l'esprit d'origine.
  • Galway : ville étudiante où la musique sort des pubs vers la rue, avec beaucoup de musiciens de passage.
  • Le comté de Clare : Doolin, Ennis et Miltown Malbay forment le cœur de la musique de l'ouest. À Miltown Malbay, la Willie Clancy Summer School réunit chaque début juillet, depuis 1973, élèves et joueurs d'uilleann pipes. Les villages de la côte du comté de Clare se prêtent à un séjour bâti autour des sessions.
  • L'Irlande du Nord : Belfast et les comtés de l'Ulster gardent leurs propres sessions et une couleur proche de l'Écosse.

Le Fleadh Cheoil na hÉireann, organisé chaque mois d'août par Comhaltas dans une ville différente, transforme les rues en scène pendant une semaine. Les dates de ces rendez-vous changent chaque saison : le calendrier des événements en Irlande recense festivals et fêtes à venir. Pour creuser l'histoire du répertoire, l'Irish Traditional Music Archive (ITMA), fondée en 1987 sur Merrion Square à Dublin, conserve enregistrements, partitions et photos, consultables en ligne.

Musique celtique, bretonne ou folk : ce qui distingue le répertoire irlandais

La musique celtique traditionnelle est une étiquette commode, mais la musique irlandaise s'en distingue par son répertoire et sa manière de jouer. La musique bretonne s'appuie sur ses propres danses (an dro, gavotte, plinn), le chant à répondre du kan ha diskan et le couple biniou-bombarde ; l'Écosse partage avec l'Irlande reels et jigs, mais sa cornemuse se gonfle à la bouche et son jeu met en avant le strathspey, presque absent du répertoire irlandais.

Les échanges restent pourtant constants. Le Breton Alan Stivell relance la harpe celtique avec l'album Renaissance de la harpe celtique en 1971, l'année où naît le Festival interceltique de Lorient, qui invite tous les ans des artistes venus d'Irlande. Ces concerts ont rendu la musique populaire irlandaise familière au public français, bien au-delà des amateurs de musique trad. La musique folk irlandaise, celle des Dubliners ou de Christy Moore, puise dans le même fonds de ballades que la musique folklorique anglaise et écossaise, et l'Irish traditional music des sessions vit à côté de ce répertoire chanté sans se confondre avec lui.

Dernière différence, plus discrète : en Irlande, le répertoire n'a jamais quitté les lieux de la vie ordinaire. Les ouvrages anglophones parlent de « music of Ireland » pour l'ensemble ; les musiciens, eux, disent simplement « trad », et les collections de l'ITMA montrent combien ce répertoire populaire a peu emprunté au monde de la musique classique. Un même pub de Clare accueille sans transition un reel du XIXe siècle et une chanson écrite il y a trente ans.

Comment apprendre la musique irlandaise ?

Apprendre la musique irlandaise passe par l'oreille plus que par la partition, et le tin whistle reste la porte d'entrée la plus simple : quelques semaines suffisent pour jouer les premiers morceaux lents. La flûte, le violon ou l'accordéon demandent ensuite un vrai cours de musique, mais la méthode reste la même : écouter, répéter phrase par phrase, puis jouer avec d'autres.

  • Les branches locales de Comhaltas, en Irlande et à l'étranger, proposent des cours collectifs et des sessions lentes pour débutants.
  • Les écoles d'été, dont celle de Miltown Malbay, réunissent pendant une semaine élèves et professeurs reconnus.
  • Les recueils comme celui d'O'Neill ou les collectes de Breandán Breathnach, réunies dans Ceol Rince na hÉireann à partir de 1963, servent d'aide-mémoire, jamais de méthode unique.
  • En France, plusieurs associations de musique celtique et des sessions dans des pubs irlandais permettent de jouer sans traverser la Manche.

Dans une session, la règle tient du savoir-vivre : jouer seulement les morceaux que l'on connaît, suivre le musicien qui lance l'enchaînement, et ne pas sortir un bodhrán sans y être invité. Cet article sur la musique irlandaise traditionnelle s'arrête là où commence la pratique : la meilleure école reste une table de pub où un groupe joue pour lui-même avant de jouer pour la salle.

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